Grève de 1895 - Les intérêts politiques

Une trame politique est donc étroitement associée à cet évènement majeur dans l’histoire du Carmausin.
L’humiliation infligée par les mineurs et les verriers en 1892 au Marquis de Solages et au baron Reille était dans toutes les mémoires : celle de la victoire du prolétariat par l’élection de Jean-Baptiste Calvignac, mineur, au siège de maire de Carmaux.
Ceux qui craignent Jaurès, ceux qui souhaitent l’abattre doivent d’abord lui infliger sur le terrain, dans sa circonscription, une défaite aussi symbolique qu’avait été le succès des ouvriers. Or la situation politique a changé. En 1893, la droite gouverne adossée aux lois de répression. La majorité d’Alexandre Ribot (50e président du Conseil des ministres français et Ministre des Affaires étrangères jusqu’au 11 janvier 1893 puis Ministre de l’intérieur), en particulier, ont éteins plusieurs fois le feu efficace de Jaurès. Pas d’indulgence pour lui. Jaurès est l’ennemi le plus dangereux. Frapper Carmaux, humilier et contraindre ses électeurs à plier les genoux, c’est blesser Jaurès, et obtenir ainsi sa défaite électorale. Jaurès chassé de la Chambre par le suffrage universel, cela vaut mieux qu’une censure temporaire votée par la majorité des députés*. Ainsi se présente le projet des conservateurs présents dans le Carmausin.
Depuis janvier 1894, le préfet Pierre Ernest Doux, qui a succédé à Léon Bourgeois (le sous-préfet de Castres) tente de briser le mouvement socialiste local. Celui-ci s’appuie non seulement sur des directives politiques (une circulaire d’octobre 1894 du président du Conseil Dupuy demande aux préfets de lutter contre le socialisme) mais aussi sur la police politique renforcée à la suite de l’attentat de Vaillant à la Chambre, alors dénommée « police spéciale des chemins de fer ». Des taupes, voire des agents provocateurs, sont recrutés sur place .

C’est dans ce contexte que la grève des verriers sera instrumentalisée à des fins politiques.

En 1895 Eugène Rességuier, actionnaire majoritaire de la Verrerie et son administrateur délégué, échoue deux fois aux élections législatives à Toulouse, en tant que candidat républicain, battu par les socialistes et les radicaux-socialistes. Il se lie de près aux autorités préfectorales et notamment au nouveau préfet du Tarn, Pierre Ernest Doux.
Face à cette grève des verriers, le patronat local estime qu’il est temps de reprendre le contrôle de la mairie de Carmaux, des cantons et du siège de Député. L’occasion est d’autant plus à saisir que Calvignac vient d’être invalidé pour une banale affaire de révision des listes électorales. Il est remplacé par Jean-François Mazens le 6 janvier 1895. Il est alors convenu que ce dernier doit assurer l’intérim jusqu’à la fin de la suspension de Calvignac. Cependant, en avril 1895, convaincu par le préfet, Mazens refuse de laisser sa place. Pire, suite à la violente altercation qui suivit son refus de démissionner, il porte plainte à l’encontre de Calvignac et du conseiller municipal Marien Baudot, pour outrage à magistrat dans l’exercice de ses fonctions, ce qui vaut une condamnation en mai de Jean-Baptiste Calvignac et Baudot à 40 jours de sursis et, surtout, cinq ans d’inéligibilité (La peine est confirmée le 27 juin en appel).
Malgré cette inéligibilité le camp socialiste choisit tout de même Calvignac et Baudot (secrétaire du Syndicat des verriers) comme candidats aux élections du conseil général et du conseil d’arrondissement, et ces derniers sont élus le 28 juillet 1895.
C’est dans ces conditions que Baudot est mis à pied de la Verrerie Sainte-Clotilde.

Afin de diviser les syndicalistes socialistes et de redémarrer l’activité de la Verrerie Sainte-Clotilde, Eugène Rességuier procède à la fin du mois d’août 1895 à un recrutement individuel, dans le Carmausin, couplé à un appel de candidature dans la France entière. Mais les verriers restent solidaires et au 15 octobre, seuls 8 souffleurs acceptent de reprendre le travail. Au terme d’un mois de conflit 67 à 80 ouvriers reçoivent l’assurance de la Direction d’être réembauchés ayant négocié des contrats individuels. L’organisation du syndicat, mais surtout l’incomparable solidarité des verriers tient le patron en échec. Seul un four a pu être rallumé à la fin du mois de septembre. D’autant que ce sont les ouvriers les plus qualifiés qui demeurent les plus intransigeants. D’ailleurs Michel Aucouturier, verrier (qui deviendra le beau père de Vincent Auriol), promis : « Si jamais il y avait un four de rallumé qu’il eut de fainéants pour aller travailler, en vain l’on ferait venir des gendarmes et des soldats ; malgré les sabres et les baïonnettes, nous les arrêterions et cela coûte que coûte »**.

La complicité du patron avec les forces de l’ordre se matérialise par l’intervention depuis le début du conflit de 25 gendarmes envoyés sur place afin de faire monter la tension en provoquant le comité de grève. L’objectif est de pousser les verriers à la faute ce qui les discréditerait aux yeux de la France entière, et à travers eux leur porte-parole, Jean Jaurès. Ainsi, début octobre, l’un de ses membres les plus actifs du mouvement de grève, Michel Aucouturier, est condamné à 4 mois de prison et 5000 francs d’amende (lourde sanction financière à l’époque) pour avoir menacé les ouvriers qui s’embaucheraient chez Rességuier.

Le 15 octobre 1895, c’est au tour du trésorier du comité de grève d’être arrêté pour « entrave à la liberté de travail » : avec les fonds de la caisse, il a persuadé des ouvriers embauchés dans d’autres régions de rentrer chez eux. Le commissaire accuse Jaurès lui-même d’être derrière la manœuvre, et le jour même, alors que les députés Gérault-Richard, Arthur Groussier et Toussaint sont également sur place, une information judiciaire est ouverte à Albi, chef-lieu de la préfecture. Le déplacement d’un juge d’instruction sur place est prévu.
Cependant les efforts de Rességuier ne suffirent pas à faire tourner l’usine.

Face à l’intransigeance du patron, les grévistes, soutenus par Jaurès et divers donateurs, envisagent alors la création d’une nouvelle Verrerie ; une Verrerie appartenant au prolétariat de France : « Ce n’est point par la pesante monotonie d’une bureaucratie centrale que sera remplacé le privilège capitaliste. Mais la nation, investie du droit social et souverain de propriété, aura des organes sans nombre, communes, coopératives, syndicats, qui donneront à la propriété sociale le mouvement le plus souple et le plus libre, qui harmoniseront avec la mobilité et la variété infinie des forces individuelles »*** écrit alors le député. Les verriers de Carmaux deviennent un symbole national.
Des souscriptions sont lancées dans tout le pays pour constituer le capital qui est alors divisé en 5000 actions de 100 francs chacune. Une généreuse donatrice, Mme Dembourg, remet une somme de 100 000 francs, qui permet l’achat du terrain. L’histoire retiendra que la somme est arrivée par coursier dans une valise accompagnée d’un mot « Prenez tout... mais rendez-moi la valise ! ». En son honneur, les verriers demandent à ce que son nom soit donné à l’avenue menant à la Verrerie.
La construction est lente et difficile. Émaillée d’énormes sacrifices, les verriers s’improvisent maçons et charpentiers mais cette Verrerie est la leur. Enfin, en octobre 1896, la Verrerie Ouvrière d’Albi (VOA) peut commencer à produire. Par ses statuts et le mode d’attribution de ses actions, cas unique dans l’histoire économique et sociale française, elle appartient au prolétariat français tout entier.
« A deux pas d’une cathédrale que nous devons admirer, bien qu’elle symbolise tant de siècles d’ignorance et de douleurs, la classe ouvrière a érigé sa première basilique où les cœurs chanteront, non dans le tonnerre des orgues, mais dans la majestueuse mélodie des machines. Un fleuve rouge, notre Tarn, sépare le passé et l’avenir. Là-bas, au bout du pont, Albi et ses vestiges de rempart, Albi qui représente encore le Moyen-Age ! Que dis-je, Albi ! Toute la France, toute l’Europe, le monde entier, avec ses usines qui sont des prisons, ses lieux de plaisir où l’on pleure de tristesse, ses églises d’où Jésus serait chassé s’il pouvait y parler ! Sur cette rive à jamais illustre, vous avez élevé, citoyens, un temple que l’humanité considérera toujours comme le berceau de la liberté ! »***.

Ce n’est qu’en 1931, que la VOA rentrera dans le rang en devenant parmi d’autres une société coopérative ouvrière de production. A Carmaux, la même année, la Verrerie Sainte-Clotilde ferme définitivement ses portes. La VOA existe et brille encore de nos jours avec la réalisation, en 2012, d’un chiffre d’affaire fort de 99 millions d’euros.

Aujourd’hui le Musée/Centre d’art du verre propose au public de redécouvrir cette histoire du patrimoine industriel français.

* Max GALLO, Le Grand Jaurès, Paris, Ed Robert Laffont, 1984, p 170-171.
** Jean-Pierre Izard, La Grève des verriers.
*** Jean Pierre RIOUX, Jean Jaurès, Paris, Ed Perrin, Coll Tempus, p 95.

Grève de 1895 - Les intérêts politiques

Une trame politique est donc étroitement associée à cet évènement majeur dans l’histoire du Carmausin.
L’humiliation infligée par les mineurs et les verriers en 1892 au Marquis de Solages et au baron Reille était dans toutes les mémoires : celle de la victoire du prolétariat par l’élection de Jean-Baptiste Calvignac, mineur, au siège de maire de Carmaux.
Ceux qui craignent Jaurès, ceux qui souhaitent l’abattre doivent d’abord lui infliger sur le terrain, dans sa circonscription, une défaite aussi symbolique qu’avait été le succès des ouvriers. Or la situation politique a changé. En 1893, la droite gouverne adossée aux lois de répression. La majorité d’Alexandre Ribot (50e président du Conseil des ministres français et Ministre des Affaires étrangères jusqu’au 11 janvier 1893 puis Ministre de l’intérieur), en particulier, ont éteins plusieurs fois le feu efficace de Jaurès. Pas d’indulgence pour lui. Jaurès est l’ennemi le plus dangereux. Frapper Carmaux, humilier et contraindre ses électeurs à plier les genoux, c’est blesser Jaurès, et obtenir ainsi sa défaite électorale. Jaurès chassé de la Chambre par le suffrage universel, cela vaut mieux qu’une censure temporaire votée par la majorité des députés*. Ainsi se présente le projet des conservateurs présents dans le Carmausin.
Depuis janvier 1894, le préfet Pierre Ernest Doux, qui a succédé à Léon Bourgeois (le sous-préfet de Castres) tente de briser le mouvement socialiste local. Celui-ci s’appuie non seulement sur des directives politiques (une circulaire d’octobre 1894 du président du Conseil Dupuy demande aux préfets de lutter contre le socialisme) mais aussi sur la police politique renforcée à la suite de l’attentat de Vaillant à la Chambre, alors dénommée « police spéciale des chemins de fer ». Des taupes, voire des agents provocateurs, sont recrutés sur place .

C’est dans ce contexte que la grève des verriers sera instrumentalisée à des fins politiques.

En 1895 Eugène Rességuier, actionnaire majoritaire de la Verrerie et son administrateur délégué, échoue deux fois aux élections législatives à Toulouse, en tant que candidat républicain, battu par les socialistes et les radicaux-socialistes. Il se lie de près aux autorités préfectorales et notamment au nouveau préfet du Tarn, Pierre Ernest Doux.
Face à cette grève des verriers, le patronat local estime qu’il est temps de reprendre le contrôle de la mairie de Carmaux, des cantons et du siège de Député. L’occasion est d’autant plus à saisir que Calvignac vient d’être invalidé pour une banale affaire de révision des listes électorales. Il est remplacé par Jean-François Mazens le 6 janvier 1895. Il est alors convenu que ce dernier doit assurer l’intérim jusqu’à la fin de la suspension de Calvignac. Cependant, en avril 1895, convaincu par le préfet, Mazens refuse de laisser sa place. Pire, suite à la violente altercation qui suivit son refus de démissionner, il porte plainte à l’encontre de Calvignac et du conseiller municipal Marien Baudot, pour outrage à magistrat dans l’exercice de ses fonctions, ce qui vaut une condamnation en mai de Jean-Baptiste Calvignac et Baudot à 40 jours de sursis et, surtout, cinq ans d’inéligibilité (La peine est confirmée le 27 juin en appel).
Malgré cette inéligibilité le camp socialiste choisit tout de même Calvignac et Baudot (secrétaire du Syndicat des verriers) comme candidats aux élections du conseil général et du conseil d’arrondissement, et ces derniers sont élus le 28 juillet 1895.
C’est dans ces conditions que Baudot est mis à pied de la Verrerie Sainte-Clotilde.

Afin de diviser les syndicalistes socialistes et de redémarrer l’activité de la Verrerie Sainte-Clotilde, Eugène Rességuier procède à la fin du mois d’août 1895 à un recrutement individuel, dans le Carmausin, couplé à un appel de candidature dans la France entière. Mais les verriers restent solidaires et au 15 octobre, seuls 8 souffleurs acceptent de reprendre le travail. Au terme d’un mois de conflit 67 à 80 ouvriers reçoivent l’assurance de la Direction d’être réembauchés ayant négocié des contrats individuels. L’organisation du syndicat, mais surtout l’incomparable solidarité des verriers tient le patron en échec. Seul un four a pu être rallumé à la fin du mois de septembre. D’autant que ce sont les ouvriers les plus qualifiés qui demeurent les plus intransigeants. D’ailleurs Michel Aucouturier, verrier (qui deviendra le beau père de Vincent Auriol), promis : « Si jamais il y avait un four de rallumé qu’il eut de fainéants pour aller travailler, en vain l’on ferait venir des gendarmes et des soldats ; malgré les sabres et les baïonnettes, nous les arrêterions et cela coûte que coûte »**.

La complicité du patron avec les forces de l’ordre se matérialise par l’intervention depuis le début du conflit de 25 gendarmes envoyés sur place afin de faire monter la tension en provoquant le comité de grève. L’objectif est de pousser les verriers à la faute ce qui les discréditerait aux yeux de la France entière, et à travers eux leur porte-parole, Jean Jaurès. Ainsi, début octobre, l’un de ses membres les plus actifs du mouvement de grève, Michel Aucouturier, est condamné à 4 mois de prison et 5000 francs d’amende (lourde sanction financière à l’époque) pour avoir menacé les ouvriers qui s’embaucheraient chez Rességuier.

Le 15 octobre 1895, c’est au tour du trésorier du comité de grève d’être arrêté pour « entrave à la liberté de travail » : avec les fonds de la caisse, il a persuadé des ouvriers embauchés dans d’autres régions de rentrer chez eux. Le commissaire accuse Jaurès lui-même d’être derrière la manœuvre, et le jour même, alors que les députés Gérault-Richard, Arthur Groussier et Toussaint sont également sur place, une information judiciaire est ouverte à Albi, chef-lieu de la préfecture. Le déplacement d’un juge d’instruction sur place est prévu.
Cependant les efforts de Rességuier ne suffirent pas à faire tourner l’usine.

Face à l’intransigeance du patron, les grévistes, soutenus par Jaurès et divers donateurs, envisagent alors la création d’une nouvelle Verrerie ; une Verrerie appartenant au prolétariat de France : « Ce n’est point par la pesante monotonie d’une bureaucratie centrale que sera remplacé le privilège capitaliste. Mais la nation, investie du droit social et souverain de propriété, aura des organes sans nombre, communes, coopératives, syndicats, qui donneront à la propriété sociale le mouvement le plus souple et le plus libre, qui harmoniseront avec la mobilité et la variété infinie des forces individuelles »*** écrit alors le député. Les verriers de Carmaux deviennent un symbole national.
Des souscriptions sont lancées dans tout le pays pour constituer le capital qui est alors divisé en 5000 actions de 100 francs chacune. Une généreuse donatrice, Mme Dembourg, remet une somme de 100 000 francs, qui permet l’achat du terrain. L’histoire retiendra que la somme est arrivée par coursier dans une valise accompagnée d’un mot « Prenez tout... mais rendez-moi la valise ! ». En son honneur, les verriers demandent à ce que son nom soit donné à l’avenue menant à la Verrerie.
La construction est lente et difficile. Émaillée d’énormes sacrifices, les verriers s’improvisent maçons et charpentiers mais cette Verrerie est la leur. Enfin, en octobre 1896, la Verrerie Ouvrière d’Albi (VOA) peut commencer à produire. Par ses statuts et le mode d’attribution de ses actions, cas unique dans l’histoire économique et sociale française, elle appartient au prolétariat français tout entier.
« A deux pas d’une cathédrale que nous devons admirer, bien qu’elle symbolise tant de siècles d’ignorance et de douleurs, la classe ouvrière a érigé sa première basilique où les cœurs chanteront, non dans le tonnerre des orgues, mais dans la majestueuse mélodie des machines. Un fleuve rouge, notre Tarn, sépare le passé et l’avenir. Là-bas, au bout du pont, Albi et ses vestiges de rempart, Albi qui représente encore le Moyen-Age ! Que dis-je, Albi ! Toute la France, toute l’Europe, le monde entier, avec ses usines qui sont des prisons, ses lieux de plaisir où l’on pleure de tristesse, ses églises d’où Jésus serait chassé s’il pouvait y parler ! Sur cette rive à jamais illustre, vous avez élevé, citoyens, un temple que l’humanité considérera toujours comme le berceau de la liberté ! »***.

Ce n’est qu’en 1931, que la VOA rentrera dans le rang en devenant parmi d’autres une société coopérative ouvrière de production. A Carmaux, la même année, la Verrerie Sainte-Clotilde ferme définitivement ses portes. La VOA existe et brille encore de nos jours avec la réalisation, en 2012, d’un chiffre d’affaire fort de 99 millions d’euros.

Aujourd’hui le Musée/Centre d’art du verre propose au public de redécouvrir cette histoire du patrimoine industriel français.

* Max GALLO, Le Grand Jaurès, Paris, Ed Robert Laffont, 1984, p 170-171.
** Jean-Pierre Izard, La Grève des verriers.
*** Jean Pierre RIOUX, Jean Jaurès, Paris, Ed Perrin, Coll Tempus, p 95.